L'accès à la culture est généralement abordé en termes de sentiments : inclusion, hospitalité, accueil. Ce que j'ai appris au cours d'une série d'entretiens menés dans deux pays, c'est que le sentiment d'appartenance à un espace culturel est rarement un sentiment. C’est un élément d’infrastructure : un bon d’achat, une grille tarifaire, un argument administratif, un atelier qui dure plusieurs mois. Quelqu’un doit le mettre en place, et quelqu’un doit continuer à l’entretenir, généralement sans grande reconnaissance.
C’est le fil conducteur qui, en fin de compte, a relié quatre récits distincts produits cette saison pour More Than Art. Une danseuse dont le corps porte en lui une histoire coloniale que les archives officielles n’ont jamais pris la peine de consigner. Deux communautés d’artistes, à Ruigoord et à OostWest, qui ont construit leurs propres espaces parce que personne ne leur en proposait. Et, plus récemment, deux théâtres situés aux deux extrémités de Milan et d’Amsterdam, qui négocient chacun, dans des langages bureaucratiques très différents, pour déterminer qui est réellement autorisé à franchir leurs portes.
Ce que coûte concrètement l‘’ accessibilité »
Chez PimOff, dans la banlieue sud de Milan, la chef de projet Antonella Miggiano a décrit une série de mesures spécifiques visant à corriger une idée reçue très répandue : celle selon laquelle un billet à dix ou quinze euros serait déjà abordable. Ce n’est pas le cas pour une famille de cinq personnes. C’est pourquoi l’entrée est gratuite pour les enfants. Le prix des cours de théâtre est fixé en fonction des revenus du foyer plutôt que d’un montant forfaitaire. Antonella a insisté sur le fait qu’en interne, cela n’est pas considéré comme de la charité. C’est perçu comme une correction.
Au ZID Theatre, à Amsterdam-Ouest, la directrice artistique Karolina a décrit un autre mécanisme visant à résoudre ce même problème. Bien avant qu’un scénario ne soit rédigé, le ZID élabore ses spectacles au cours d’ateliers de co-création qui s’étendent sur plusieurs mois, en collaboration avec des communautés auxquelles on ne demande généralement pas de raconter leurs histoires — notamment, pour une production récente, une série de sessions à bord d’un navire réaménagé qui hébergeait 1 500 réfugiés.
Karolina appelle ce principe sous-jacent ‘ la rupture du quatrième mur ’ : il ne s’agit pas d’une technique de mise en scène, mais d’une métaphore des barrières économiques et symboliques qui déterminent généralement qui a le droit d’entrer dans un théâtre. Deux institutions, deux pays, deux vocabulaires bureaucratiques totalement différents, qui parviennent indépendamment l’une de l’autre à la même conclusion : l’accès doit être créé de manière consciente et répétée, plutôt que simplement proclamé.
Le cadre théorique
Trois idées, tirées d’un master en Art et Société, ont déterminé ma façon d’écouter les quatre épisodes, même si elles n’ont jamais été explicitement évoquées dans le podcast. La notion d’« archive des sentiments » développée par Ann Cvetkovich suggère que certaines expériences, notamment celles liées aux communautés marginales ou contre-culturelles, ne laissent pas leurs traces les plus durables dans les documents officiels, mais dans l’atmosphère, les gestes et le ton.
C’est pourquoi, dans chaque épisode, la visite sur place n’a jamais été considérée comme un simple élément d’agrément ajouté a posteriori ; il s’agissait d’un élément essentiel. Les travaux de Sara Ahmed et Lauren Berlant, en revanche, considèrent les espaces et les communautés comme maintenus ensemble par des affects circulants plutôt que par les seules institutions, ce qui a déterminé ma façon d’écouter ce que l’on ressent lorsqu’on appartient à un lieu, plutôt que de me limiter à la manière dont celui-ci est géré. Et la description du capital culturel par Pierre Bourdieu a soulevé la question plus pointue et plus structurelle qui sous-tend tout cela : qui a le droit de se qualifier d’artiste, et qui ne peut qu’y être de passage ?
Ensemble, ces quatre épisodes forment une thèse globale : le droit d’appartenir à un espace culturel n’est jamais vraiment gratuit, même si le billet d’entrée l’est. Quelqu’un, quelque part, accomplit le travail constant et discret qui consiste à maintenir une porte ouverte. Tous les praticiens interviewés cette saison ont décrit cet effort non pas comme de la générosité, mais comme quelque chose qui se rapproche davantage de la justice, une correction apportée à une situation qui, dès le départ, n’a jamais été équitable.


