Peut-être que le « polder » néerlandais n’a pas disparu parce que nos opinions divergent de plus en plus, mais parce que de moins en moins d’institutions se sentent encore responsables de l’espace qui sépare ces divergences. Alors que les médias se profilent, à juste titre, de manière plus marquée et que la technologie organise l’information de façon de plus en plus personnalisée, c’est précisément le secteur culturel qui pourrait redevenir le lieu où différentes réalités se rencontrent.
Ces dernières années, on a beaucoup écrit sur la polarisation. Sur les réseaux sociaux qui exacerbent les divisions, sur les algorithmes qui confortent les gens dans leurs convictions existantes et sur un débat politique dans lequel la nuance semble avoir de plus en plus de mal à survivre. Cette analyse n’est pas fausse, mais peut-être se concentre-t-elle sur le mauvais problème. La démocratie a besoin de divergences d’opinions. La question bien plus fondamentale est de savoir qui se sent encore responsable de l’espace dans lequel toutes ces perspectives différentes peuvent se rencontrer.
L'espace public sous pression
Cette question était également au cœur de Les médias au service de la démocratie 2026, où des rédacteurs en chef, des dirigeants, des régulateurs, des chercheurs et des décideurs politiques ont dressé le bilan du paysage médiatique néerlandais. Fait remarquable, la discussion n’a pratiquement pas porté sur la production d’un plus grand nombre de contenus journalistiques. La préoccupation sous-jacente était de savoir comment une société peut préserver un espace public commun alors que chaque organisation, en toute logique, se démarque de plus en plus nettement. Le Référence internationale 2026, qui a ensuite comparé les résultats de cette journée à ceux de huit marchés internationaux de l'information, a confirmé cette image. Les Pays-Bas figurent toujours parmi les meilleurs au monde en matière de liberté de la presse et de confiance, mais c'est précisément dans les sociétés de l'information fortes qu'un autre défi se pose : comment faire en sorte que toutes ces perspectives distinctes restent liées les unes aux autres.
On observe également cette évolution au sein des médias néerlandais. Les récents changements à la tête de la NPO, qui ont entraîné le départ de plusieurs directeurs centraux et d’une partie de leurs équipes, en constituent peut-être l’exemple le plus visible. Derrière cette réorganisation administrative se dessine une tendance plus large, dans laquelle l'organisation centrale évolue de plus en plus vers un rôle de facilitateur pour les différents diffuseurs, tandis que ces derniers affinent encore davantage leur propre identité. D'un point de vue organisationnel, cela se comprend. Les chaînes ont besoin d’adhérents, d’une légitimité publique et d’un profil reconnaissable dans un paysage médiatique où l’attention est devenue une denrée rare.
La pluralité ne signifie pas nécessairement la cohésion
C'est précisément là que réside toutefois un paradoxe fondamental. Le système public a été construit sur l'idée que différents courants sociaux pouvaient s'exprimer sans perdre de vue le débat commun. La pluralité n’a jamais été une fin en soi. Elle était l’instrument permettant aux citoyens d’appréhender la même société sous différents angles. À mesure que les chaînes de télévision se différencient de plus en plus, ce qui est tout à fait compréhensible, la question se pose de savoir qui se sent encore propriétaire de l’ensemble.
Cette évolution ne se limite d'ailleurs pas à l'audiovisuel public. Le journalisme commercial évolue lui aussi dans la même direction. Les grands groupes médiatiques tels que Mediahuis et DPG Media articulent leur stratégie autour de portefeuilles de titres au profil bien défini, chacun ayant son propre public cible, son ton et son identité éditoriale. D’un point de vue économique, cela est tout à fait rationnel. Un profil bien défini renforce la fidélité, consolide la position concurrentielle et optimise la distribution. Mais ce qui est judicieux pour un titre pris isolément n’est pas automatiquement bénéfique pour l’ensemble du secteur public. À mesure que chaque journal, chaque plateforme et chaque marque parvient de mieux en mieux à répondre aux attentes de son propre public, une même question se pose, sans que l’on s’en rende compte : où tous ces publics différents se rencontrent-ils encore ?
La technologie renforce cette tendance. Les algorithmes optimisent l'engagement. L'intelligence artificielle permet de personnaliser de plus en plus l'information. Les plateformes numériques récompensent la différenciation et la reconnaissance. Chaque organisation est ainsi presque automatiquement contrainte d'affiner davantage son propre profil. Cela se traduit par de meilleurs produits destinés à des publics spécifiques, mais pas nécessairement par une société où les citoyens se comprennent mieux les uns les autres.
Le chaînon manquant
C'est précisément pour cette raison que la conclusion principale de l'International Benchmark 2026 est si intéressante. La question déterminante ne porte plus sur l’accès à l’information, mais sur la capacité des individus à rencontrer suffisamment de points de vue vérifiés, originaux et suffisamment diversifiés pour pouvoir donner ensemble un sens à la société. C’est un défi que le journalisme ne peut résoudre à lui seul. Le journalisme peut mettre en lumière des points de vue ; il ne peut toutefois pas à lui seul organiser l’espace dans lequel ces points de vue continuent de se rencontrer.
Le étude de Sanne Vrijenhoek La diversité normative s'inscrit parfaitement dans cette logique. Elle montre que la diversité n'est pas une caractéristique technique d'un algorithme, mais un choix démocratique d'un organe de presse. Différentes organisations peuvent mettre en avant des idéaux différents et s'adresser à des publics différents. C'est précisément cela qui donne naissance à un paysage médiatique pluriforme. Mais la diversité et la cohésion sont deux missions sociétales distinctes. Une riche palette de perspectives ne crée pas automatiquement la cohésion. Au contraire, à mesure que les organisations se spécialisent davantage, le besoin d’institutions capables de mettre en lumière les relations entre ces perspectives se fait de plus en plus pressant.
Une nouvelle mission pour la culture
Peut-être y a-t-il là une nouvelle mission sociale pour le secteur culturel. Non pas parce que la culture doit remplacer le journalisme, mais parce qu’elle dispose de quelque chose qui se fait de plus en plus rare ailleurs. Alors que le journalisme se concentre par la force des choses sur l’actualité et que la technologie privilégie l’efficacité, la culture offre un contexte. Les musées, les théâtres, les bibliothèques, les festivals et les lieux d’exposition continuent de rassembler les gens autour d’histoires qui ne se réduisent pas à un seul point de vue ou à une seule vérité. Ils rendent les rencontres possibles sans imposer de consensus.
C'est précisément à une époque où l'intelligence artificielle ne cesse de s'améliorer dans la combinaison des sources et la production de synthèses que cette qualité prend toute son importance. La technologie peut rassembler des informations. Elle ne peut pas créer une expérience partagée. La compréhension ne naît finalement pas de la simple mise en commun technique d’informations, mais de la volonté des individus de se confronter à des points de vue qui ne sont pas les leurs. Cela exige de l’imagination, du contexte et une marge de doute. C’est précisément là que réside la force de la culture.
Peut-être ne devrions-nous donc pas évaluer les institutions culturelles uniquement en fonction du nombre de visiteurs ou de leur audience, mais aussi en fonction de leur capacité à mettre en relation différentes réalités. Non pas en gommant les différences ou en organisant un consensus, mais en créant un espace public où chacun peut découvrir le point de vue de l'autre.
Cela exige d'ailleurs aussi un effort de la part du secteur lui-même. Les institutions culturelles sont elles aussi de plus en plus souvent mises au défi de se positionner clairement, de s’adresser à des publics cibles spécifiques et d’utiliser des outils numériques à cette fin. Là aussi, la logique du positionnement s’applique. C’est précisément pour cette raison qu’il est important que le secteur ne perde pas de vue sa mission publique au sens large. Si chaque institution ne s'adresse qu'à sa propre communauté, c'est finalement cette même fonction fédératrice, déjà mise à mal ailleurs, qui finira par disparaître.
C'est peut-être là la leçon la plus importante à tirer tant de « Media voor Democratie 2026 » que de l'« International Benchmark 2026 ». Le défi pour les années à venir n’est pas de savoir comment organiser encore plus de points de vue. Ceux-ci existent déjà et ne cessent de se multiplier. Le défi consiste à faire en sorte que ces points de vue continuent à se rencontrer. C’est précisément là que le secteur culturel pourrait redevenir le « polder » néerlandais.

